Margaux Lelièvre, née en 1990, est diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2019. Ses œuvres – ou plutôt ses interventions – sont réalisées à partir d’objets apparemment anodins : pelures de clémentines, briques et porte-papiers en plastique sont autant d’éléments qu’elle récupère, retravaille puis dispose. Ensemble ils manifestent un parti pris pour les formes pauvres dont les installations, dûment calculées, révèlent les richesses sémantiques.

Suite au reconfinement, l’artiste ne peut faire dialoguer ses objets dans des espaces d’expositions, mais elle trouve des alternatives pour les montrer. Elle répond, entre autres, à l’appel à projet d’Artaïs de réaliser un multiple au prix unitaire de 100 €, et propose une édition de dix feuilles de papier toilette rose, chacune étant parée d’une broderie de trèfle de la même couleur. L’apparence irrévérencieuse de l’objet, aussi bien que la confection à la main de chaque pièce, questionne alors le statut de l’objet – de facto, chaque multiple est une pièce unique – trahissant une tendance de l’artiste à jouer avec les contraintes.

Plus généralement, cette manière de « faire avec » teintée d’ironie permet d’expliquer le mode opératoire de Margaux Lelièvre. Par exemple, elle compose avec la période de la pandémie et offre une exposition virtuelle sur son site. Initialement réalisée pour présenter son travail, cette vidéo stop-motion est aussi devenue un prétexte à la création. Ses photographies d’objets mis en scène s’enchaînent de telle sorte qu’il nous semble assister à une vie autonome des formes. Dans ce film, une vasque constituée en coque de noix est appelée « bol à thé » quand de véritables tasses empilées deviennent un « totem ». Le décalage entre le commentaire de l’artiste et l’image nous renseigne alors sur ses manipulations d’illusionniste. Il est vrai que dans une représentation, un objet X peut valoir pour un autre nommé Y. Ainsi des grains de maïs peuvent très bien être les « dents » d’une mâchoire. Suffit-il de convoquer Arcimboldo ou le phénomène commun de paréidolie – tendance à identifier des formes familières dans les choses – pour s’en convaincre.

Par ailleurs, à bien regarder les objets qui jonchent son atelier, certains, suspects, attirent notre attention. Une assiette imparfaite et un bréchet s’avèrent être en pâte à modeler quand, dans un ensemble de noix naturelles plus ou moins laissées en état, se dissimule une gomme industrielle qui emprunte l’apparence d’une noix. La confusion est alors la plus totale, les objets de l’artiste ne sont pas que des ersatz, certains sont des reproductions presque parfaites ! Pour autant, rien ne sert de crier à la supercherie, face à ces mélanges entre véritables objets du quotidien et leurs doubles fabriqués, l’artiste joue moins avec nous qu’elle nous pousse à être vigilants.

Aussi, au-delà de mettre en doute nos acquis perceptifs, ces objets simulés détournent un état des choses au quotidien d’un ennuyeux utilitarisme. Ici, elle reproduit une chaise avec du scotch, ailleurs, elle crée une colonne avec un sticker aux motifs de faux marbre. L’objet ne sert à rien, ni à s’asseoir, ni à anoblir, il est seulement jubilatoire. En anéantissant les fonctions pratiques ou sociales des objets, elle créée des œuvres avec une grande économie de moyen.

Enfin, il ne faut pas se méprendre, si ses bricolages ne fonctionnent pas, inventer un Objet pour mouche améliore tout de même la plate réalité. Une telle attention pour le marginal dénote d’un relativisme décapant qui n’est pas sans rappeler celui d’un Robert Filliou. En jouant avec les échelles, Margaux Lelièvre nous amène à prêter attention aux beautés et drôleries de l’infra-mince.

Ainsi reconsidéré, le réel s’en trouve sublimé.

Léia Fouquet pour Artaïs Art Contemporain




“La pratique sculpturale de Margaux Lelièvre semble héritée de la cueillette : elle glane autour d’elle de menus objets, en général issus de matériaux non nobles, afin de les transformer ou de les donner à contempler autrement.
Chacun d’entre eux – cacahuètes, pelures de clémentines, noisettes, mouchoir en papier, graines, tessons de porcelaines cassées, insectes délicatement ôtés du pare-choc d’une voiture après un trajet… – a sa valeur, et elle leur témoigne des attentions toutes particulières.

Elle intervient notamment en recherchant toujours le minimum consolateur : elle brode, répare, recolle, recoud ou reprise.
Intéressée par le kintsugi japonais, elle raccommode au fil doré des vêtements troués par les mites, ou joint des coquilles de noix fissurées avec de la feuille d’or, comme autant de discrets rapprochements qui viennent nouer précarité et éternité à travers des matériaux habituellement pensés irréconciliables.

Depuis peu, cette encyclopédie poétique du dérisoire a trouvé de nouvelles formes plastiques, à travers des dispositifs de monstration (colonnes, socles…) qui viennent peu à peu revendiquer l’assemblage visuel des objets comme œuvre autonome.
Trouver un moyen d’exposer le fragmentaire, lui restituer toute sa dimension sculpturale, voilà l’enjeu qu’elle s’était promis de relever pour son diplôme de fin d’études : le modèle archéologique lui a fourni quelques pistes.

Au sol, le carrelage s’est transformé en un quadrillage de fouilles, permettant d’apprécier les jeux de matières, de textures, les fragilités, les mollesses ou les duretés de ses petits volumes. À travers l’embrasure d’une fenêtre ouverte dans une cimaise, de hautes colonnes légères s’élevaient, tels des vestiges antiques, rassemblant en leur sein d’autres objets. Ou comment recréer une communauté de formes, perpétuellement mouvante, en dépit d’une dispersion originelle.”


Camille Paulhan